Le 29 mars 1987, le peuple haïtien s’est levé tôt. Il a voté. Il a dit non à la peur, non au silence imposé, non aux nuits sans lendemain de la dictature. La Constitution qu’il s’est donnée ce jour-là a gravé dans le marbre un droit acquis : la liberté d’expression. Cette Constitution n’était pas un simple texte : elle était une promesse, celle de ne plus jamais chuchoter sous la peur.
Et pourtant, le 18 décembre 2025, un décret surgit, prétendant « encadrer » la liberté d’expression. Encadrer : le mot est élégant, presque rassurant. Mais derrière cette politesse lexicale se profile une vieille tentation : discipliner la parole, filtrer la critique, intimider le journaliste. À ce rythme, il ne restera bientôt qu’un langage autorisé: celui qui ne dérange pas. Le silence.
Le texte est passé presque inaperçu, sans débat public, sans consultation préalable des organisations de presse, ni des défenseurs des droits humains. Habile. On noie les décrets liberticides dans le bruit des fêtes de fin d’année.
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Lisez l’article 11. Critiquer un fonctionnaire de l’État, un élu, un juge peut valoir jusqu’à cinq cents mille gourdes d’amende et trois ans de prison. Ironiser sur l’emblème national ? Vingt ans de travaux forcés. Vingt ans. Pour un mot, pour une caricature, pour une vérité dite trop haut.
Lisez l’article 18. Il oblige les médias et plateformes numériques à livrer les données permettant d’identifier les auteurs de contenus jugés illicites, heurtant frontalement l’article 28-2 de la Constitution qui protège le secret des sources journalistiques.Autrement dit : vos sources, ou la prison. Le journalisme d’investigation, lui, peut aller se rhabiller.
Faut-il désormais apprendre à se parler par signes ? Lever un sourcil pour dénoncer, cligner des yeux pour enquêter ? Car écrire, questionner, publier pourrait devenir un exercice à haut risque. Le journaliste, autrefois vigie, deviendrait suspect. La plume, une arme à déclarer.
Serait-ce l’accomplissement de la prophétie d’Anthony Phelps? Est-il venu le temps de se parler par signe ? De glisser les vérités dans des enveloppes sans adresse ? De chuchoter dans des studios éteints ? Haïti mérite mieux que ce retour aux vieux démons du pouvoir qui a peur des mots.
L’ironie est cruelle. Ce pays, qui a tant résisté aux régimes autoritaires, semble redécouvrir les mécanismes feutrés de la censure. Non plus brutale, mais réglementée. Non plus assumée, mais justifiée. Comme si la liberté devait désormais se prouver innocente.
Rappelons-le sans détour : la liberté d’expression en Haïti n’est pas un privilège accordé par décret. Elle est le fruit d’un combat. Certains y ont laissé leur carrière, d’autres leur vie et certains l’exil. La fragiliser, c’est trahir cette mémoire.
Plus inquiétant encore est le silence. Un silence assourdissant presque coupable. Ni indignation, ni motion, ni communiqué. Où sont les voix politiques ? Où sont ces défenseurs autoproclamés de la démocratie ? Leur mutisme interroge autant que le décret lui-même. Se taire aujourd’hui, n’est-ce pas consentir ?
Une démocratie qui craint la parole est une démocratie qui doute d’elle-même. Et un pouvoir qui « encadre » la presse révèle souvent ce qu’il redoute le plus : la vérité.
Alors est-il venu enfin le temps de se parler par signe? Pas encore. Mais si nous n’y prenons garde, la langue officielle de demain pourrait être… LE SILENCE.


